En finir avec le dogme de la "dette zéro"
INGÉNIERIE BUDGÉTAIRE / STRATÉGIE

Dans l’imaginaire collectif, et trop souvent sur les bancs de l’opposition, le "bon maire" serait celui qui se désendette à marche forcée.
Cette vision patrimoniale, héritée de la gestion en "bon père de famille", est aujourd’hui une erreur économique majeure.
Dans un contexte inflationniste et de transition écologique impérative, ne pas investir maintenant coûte infiniment plus cher demain. Plaidoyer pour une dette intelligente, une ingénierie de combat et une fiscalité assumée.
Il faut avoir le courage de le dire : l'obsession du désendettement est devenue le frein principal à la modernisation de nos territoires.
Combien de maires se font élire sur la promesse de "ne pas toucher à la dette", condamnant ainsi leur mandat à l'immobilisme ? Cette posture, rassurante en apparence, est en réalité dangereuse. Elle confond la gestion d'un ménage et celle d'une collectivité publique. Un ménage s'endette pour consommer ; une ville s'endette pour construire l'avenir et préserver son patrimoine. Le refus d'emprunter, dans un contexte où les taux d'intérêt réels restent inférieurs à l'inflation des coûts de construction, est un non-sens économique. Le maire qui refuse de rénover sa piscine municipale aujourd'hui la paiera 30 % plus cher dans trois ans, tout en ayant assumé des coûts de fonctionnement énergétiques exorbitants entre-temps. C'est ici que le binôme Maire-DGS doit opérer sa mue : cesser d'être des gardiens de coffre-fort pour devenir des investisseurs avisés.
La dette grise : le coût caché de l'inaction
Pour convaincre, il faut d'abord faire de la pédagogie et distinguer la graisse du muscle. La dette n'est pas un bloc monolithique. Il y a la "dette de fonctionnement", toxique, celle qui sert à combler les trous d'une gestion courante défaillante ou à payer les salaires. Celle-ci doit être combattue sans relâche, car elle hypothèque l'avenir sans créer de valeur. Et il y a la "dette d'investissement", le muscle du territoire.
Le piège réside dans ce que les experts appellent la "dette grise". Un maire peut se vanter d'avoir une dette bancaire à zéro, mais si ses écoles fuient, si sa voirie est défoncée et si ses gymnases sont des passoires thermiques, sa dette réelle est colossale. C'est la dette de l'entretien non fait. Remplacer une chaudière fioul par une géothermie en empruntant sur vingt ans est un acte de saine gestion : les annuités de remboursement seront inférieures aux économies de fluides réalisées. C'est le concept du ROI (Retour sur Investissement) appliqué au secteur public que l'exécutif doit imposer dans le débat d'orientation budgétaire. L'emprunt n'est plus une charge subie, c'est un levier de modernisation accélérée, un outil de "Rentabilité Citoyenne".
Du comptable à l'ingénieur de projet : la chasse aux fonds
Mais l'emprunt ne fait pas tout. La lamentation sur la raréfaction de l'argent public est devenue un refrain classique des congrès de maires. C'est pourtant inexact. L'argent n'a pas disparu, il s'est complexifié. L'État, via la DETR, la DSIL ou le Fonds Vert, et l'Europe, via le FEDER, disposent de crédits massifs qui peinent parfois à être consommés faute de projets éligibles ou correctement calibrés. Le problème n'est pas le flux, c'est le tuyau.
Le maire moderne doit transformer ses services financiers. Ils ne doivent plus être peuplés de simples comptables qui enregistrent des factures et vérifient des lignes budgétaires, mais d'ingénieurs de projets capables de scanner les appels à manifestation d'intérêt (AMI). La sémantique devient ici une arme financière redoutable. C'est ce que l'on appelle le "marketing des subventions". Un dossier technique de réfection de toiture peut voir son taux de subvention stagner à 20 %. Le même projet, repensé et présenté sous l'angle de la "résilience climatique" et de la "désimperméabilisation des sols", peut débloquer les guichets du Fonds Vert et monter à 60 % de financement.
Ce pragmatisme demande une veille constante et une grande agilité pour adapter les projets municipaux aux priorités des financeurs (État, Agence de l'Eau, Région). On ne tord pas le projet pour faire plaisir au financeur, on l'aligne sur les flux financiers disponibles. C'est une compétence métier à part entière que les DGS doivent internaliser ou aller chercher.
Le courage fiscal : renouer le pacte de consentement
Reste enfin la question qui fâche, le tabou ultime : la fiscalité. Toucher aux taux est souvent vécu comme un suicide politique. Pourtant, l'anémie fiscale conduit inéluctablement à la paupérisation des services publics. Si une hausse est inévitable pour maintenir le niveau de service attendu par une population de plus en plus exigeante, elle doit obéir à une stratégie de communication politique implacable.
La première règle est temporelle : on agit en début de mandat, pour laisser le temps aux résultats d'effacer la douleur du prélèvement. La seconde, plus cruciale, est contractuelle : l'impôt doit être fléché. Le consentement à l'impôt, théorisé par les révolutionnaires de 1789, n'existe que si le citoyen voit la contrepartie concrète de son effort. Augmenter la taxe foncière pour "équilibrer le budget" est inaudible et génère de la colère. L'augmenter pour "financer la nouvelle police municipale" ou "garantir le bio à la cantine sans hausse de tarif pour les familles" est acceptable. Le contribuable est prêt à payer pour un service tangible, pas pour le fonctionnement opaque d'une structure.
C'est en recréant ce lien direct entre le prélèvement et l'usage que le Maire retrouvera sa souveraineté financière.
| A LIRE AUSSI






